Sophie Canillac, staffeuse, universitaire et humaniste

En juillet dernier, le jury du Concours Ateliers d’Art de France a distingué une peintre en décor du patrimoine, une staffeuse talentueuse et engagée, Sophie Canillac. Portrait d’une lauréate passionnée par la matière par notre consœur Catherine Lalanne, qui faisait partie du jury.

Sophie Canillac, lauréate du Concours Ateliers d’Art de France, catégorie Patrimoine (© JP Paris 34)

« Mon plus beau souvenir de la restauration des gypseries de l’Hôtel de Glandevès à Aix-en-Provence, c’est sans hésiter, le jour de la livraison du chantier le 21 mai 2024 ! Les deux architectes, le chargé d’affaires travaux et moi-même étions saisis, éblouis par la splendeur retrouvée du bâtiment, fruit de notre labeur collectif. Et quand j’ai gagné, pour cet ouvrage, le Concours national Ateliers d’Art de France, catégorie patrimoine, en juillet 2026, je me suis sentie pleinement récompensée. Dix-huit mois de travail acharné, sans compter mes heures, pour rendre sa superbe à ce monument historique détérioré par les années, c’était un accomplissement ! Il faut dire que nous revenions de loin ! »

Lorsqu’elle remporte l’appel d’offre en 2023, la peintre en décor du patrimoine et staffeuse, Sophie Canillac fait un gros pari. Le chantier est énorme et l’hôtel  XVIIe siècle, en piteux état. Au fils du temps, ses deux halls d’entrée à plafonds à caissons ornés de motifs d’acanthes sont devenus des garages pour voitures et entre les deux halls, la cour est couverte d’un mélange de tôle et de béton.

« C’était hideux, une collègue qui m’accompagnait m’a dit : « Tu es dingue d’accepter ce chantier, tu ne t’en sortiras jamais ! » Mais tout le monde s’y est mis. Les architectes, la Drac, le client qui avait le goût et le respect du patrimoine, les collaborateurs réunis autour de Sophie dans sa toute nouvelle structure, L’atelier des muralistes, créée pour l’occasion ; tous travaillent main dans la main dans le bon sens.

« Il y a eu des coups de chaud, je ne vous le cache pas, mais je n’ai jamais douté de ma capacité à y arriver, ni de mon expertise technique. Le plus dur ce fut la découverte d’un tout autre métier : celui d’entrepreneuse responsable d’une équipe. En plus de mon implication physique sur le chantier, il m’a fallu gérer les logements de mes collaboratrices, leur formation car je les avais choisies pour leurs valeurs humaines et leur capacité à travailler ensemble mais elles n’étaient pas staffeuses. Sans oublier la livraison des palettes de plâtre, le paiement des fournisseurs, la levée des gravats, l’état des stocks, l’arrivée des outils… Je suis sortie de cette aventure comblée mais complètement à plat et je vous avoue que j’éprouve du plaisir à retravailler seule depuis, délivrée de toute cette gestion administrative »

La passionnée de la matière

Mais qu’est-ce qui a mené cette universitaire licenciée en histoire, après une très brève incursion dans le professorat en région parisienne dans les années 2000 à plonger ses mains dans le plâtre ?

Le goût de la matière, de toutes les matières.  En 2001, elle se lance d’abord dans la fabrication des livres, en collaborant avec une toute petite maison, Les éditions de l’If, qui ont fait faillite depuis. Elle y exerce tous les métiers : éditrice, chef de fabrication, graphiste. Sophie aime le papier, suivre un ouvrage jusqu’à sa sortie en lien étroit avec l’imprimeur. Elle aime ses clients aussi : des associations solidaires et écologistes. Quelque chose déjà se dessine, le parcours d’une citoyenne engagée, humaniste qui souhaite agir à son niveau pour rendre le monde meilleur. 

Mais l’éditrice vit de plein fouet la crise du livre en 2014, les ouvrages partent en impression à Singapour, le métier perd son âme et son sens. Sophie cherche une autre voie pour exprimer sa soif d’authenticité.

Le destin est joueur. Un déclic étrange se produit. Elle déménage et acquiert une maison ancienne qu’elle prend un plaisir fou à restaurer. Elle se passionne pour les matériaux, les gestes des artisans et, à part la toiture, restaure tout. Toute seule. Elle apprécie la noblesse du bois et pense un temps suivre une formation de menuisière et d’ébéniste mais le bruit des machines lui est insupportable.  

Sophie s’oriente alors en 2017 vers une école de peintre en décor du patrimoine à Avignon en 2017. Bingo. Tout lui plait. La reprise des études à 35 ans, sa promo hétéroclite, la variété des talents réunis, elle est la seule universitaire au milieu de pros de la préparation de supports, de dessinateurs…

En échange de ses connaissances en histoire de l’art, elle apprend à toute allure, observant, s’imprégnant des talents de ceux qui l’entourent. C’est décidé, elle sera peintre en décor et complète cette première formation d’un CAP de staffeuse ornemaniste.

Très vite elle collabore avec les meilleurs. Sophie participe à la restauration des fresques de l’hôtel Richer de Belleval à Montpellier et du fronton aux lions de la folie Saint James à Neuilly en collaboration avec l’atelier De Ricou, à la restitution des peintures murales du château de Sauvian dans l’Hérault, mène divers chantiers de décor en peinture naturelle pour des particuliers et des entreprises.

« La voleuse » de techniques

Sur le terrain, Sophie côtoie des staffeurs, des artisans spécialisés dans la création, la reproduction, la restauration et la pose d’éléments décoratifs en staff (mélange de plâtre et de fibres chanvre ou de sisal). « Je suis une voleuse de techniques » déclare-t-elle. « J’observe les gestes des anciens, je m’imbibe de leur savoir-faire. Comme dans ma pratique régulière de l’aïkido. Il y a ce que mon professeur d’arts martiaux m’explique verbalement et le langage de son corps. Il en est de même avec les artisans, ils disent leurs savoir-faire en peu de mots mais surtout ils montrent et ce sont leurs gestes qui m’intéressent le plus. A leur contact, je me forme mieux que dans n’importe quelle école,  j’apprends le métier de gypsier. »

Le gypse est un minéral blanc ou grisâtre, tendre, utilisé depuis l’Antiquité. On le trouve sous forme de cristaux, de poudre (gypse naturel) ou de plaques dans les carrières du Sud et celles de l’île de France. Historiquement, les gypsiers sont ceux qui créent et réalisent des ornements en relief en sculptant le plâtre frais à même le mur, les plâtriers, quant à eux, tirent les murs et les plafonds. Sophie observe, enregistre, met la main à la pâte, devient experte. Il n’y a pas de diplôme pour ce métier, on apprend sur le tas. Et l’universitaire adore cette forme d’apprentissage. Ce qui ne l’empêche pas de s’inscrire à la Sorbonne pour parfaire ses connaissances via une licence de restauration de biens culturels. On ne se refait pas !

Après une pause de plusieurs mois pour récupérer du chantier « pharaonique » de Glandevès, la nécessité de se ressourcer et de travailler seule, plus au calme, dans une forme d’organisation plus légère, Sophie requinquée répond à nouveau à des appels d’offre sur des chantiers à taille humaine. Un château dans le biterrois, un autre hôtel particulier, toujours à Aix-en-Provence, mais moins riche en gypseries, l’attendent déjà.

L’entrepreneuse humaniste

L’hôtel de Glandevès restera un souvenir incroyable. Il a appris à Sophie à devenir chef d’entreprise, à gérer une équipe, un vrai « saut d’échelle » pour l’auto-entrepreneuse solitaire qu’elle était. Rien ne prédestinait la professeure d’histoire à prendre de telles responsabilités. Mais l’expérience lui a plu.

« L’entreprise est le premier échelon citoyen pour avoir prise sur la société. Une entreprise à taille humaine, qui réunit des collaborateurs de qualité, justement rémunérés, heureux de trouver du sens dans leur travail, d’utiliser des matériaux écologiques, de respecter le patrimoine et la planète ».

Valoriser et restaurer le passé, agir sur le présent pour préserver l’avenir, voilà le projet de Sophie Canillac, une lauréate 2026 dont le Concours Ateliers d’Art de France peut s’enorgueillir. Car le patrimoine n’est pas fait que de pierre, de verre, ou de gypse. Il est avant tout une histoire humaine qui relie des femmes et des hommes de valeur, des passeurs désintéressés, talentueux, désireux de transmettre des trésors, dans le respect des savoir-faire et des savoir-être. Sophie Canillac est de ceux-là.

Catherine Lalanne

Sur le chantier de restauration des gypseries de l’Hôtel de Glandevès, à Aix-en-Provence (© Sophie Canillac – Les muralistes)
Un plafond de gypseries à Aix-en-Provence (© Sophie Canillac – Les muralistes)
Share This Post