La Fondation Berliet est adhérente de l’AJP depuis la première heure. Elle possède une collection de près de 300 véhicules, de 1886 jusqu’à nos jours, conservés à Montellier, dans l’Ain. Le siège historique de l’entreprise, la Villa Marius Berliet, un bijou Art déco restauré, est, lui, dans Lyon. Il ouvrira au public lors des JEP, les 19 et 20 septembre. Et le 11 septembre, c’est le Conservatoire de Montellier qui sera mis à l’honneur, à 21h10 sur France 3, dans La Carte aux trésors présentée par Stéphane Bern.
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Monique Chapelle, que beaucoup d’entre nous ont déjà croisée lors de notre AG annuelle, est entrée chez Berliet en 1955. Elle a travaillée aux côtés de Paul Berliet et a poursuivi, après sa disparition, le développement de la Fondation dont elle est vice-présidente. Notre consœur Christelle Piton dresse le portrait de cette infatigable passionnée, devenue la mémoire de Berliet.
Monique Chapelle, la mémoire en action
Elle n’aime pas parler d’elle. Lorsqu’on l’interroge sur son parcours, Monique Chapelle préfère évoquer Paul Berliet, les ingénieurs, les ouvriers, les concessionnaires, les bénévoles ou les collectionneurs rencontrés au fil des décennies. Comme si son propre rôle allait de soi.
Pourtant, à plus de 90 ans, elle est devenue l’une des grandes connaisseuses de l’histoire de Berliet et, plus largement, du patrimoine français du véhicule industriel. Sa mémoire est précise, ses souvenirs expliqués dans les moindres détails. Ce qui frappe d’abord, lorsqu’on échange avec elle, c’est son énergie. Elle continue de chercher, de questionner, de classer, de s’intéresser aux outils qui peuvent aujourd’hui servir cette mémoire, jusqu’aux possibilités offertes par l’intelligence artificielle pour retrouver, relier et valoriser les archives.
Chez Monique Chapelle, la fidélité au passé n’a jamais signifié regarder en arrière.
Son histoire avec Berliet commence en 1955. Major de sa promotion, titulaire d’un brevet de technicien supérieur de secrétariat et diplômée de la Chambre franco-britannique, elle entre dans l’entreprise à Vénissieux. Deux ans plus tard, une place se libère auprès de Paul Berliet. Plusieurs secrétaires ont renoncé avant elle, découragées par le rythme de travail et les exigences du dirigeant. La jeune femme accepte pourtant le défi.
« J’étais vraiment une jeune débutante », raconte-t-elle aujourd’hui avec simplicité.
La confiance s’installe au fil des années. Monique Chapelle partage désormais le quotidien d’un chef d’entreprise qui transforme profondément Berliet. Entre 1950 et 1975, la production passe de 17 à 140 véhicules par jour et les effectifs approchent les 25 000 salariés. Derrière ces chiffres, elle découvre un monde industriel en pleine mutation, où se croisent innovation, recherche, développement international et formation.
Elle apprend aussi une manière de travailler qui restera la sienne : observer, écouter, comprendre et ne jamais trahir la confiance accordée.
« Je voulais tout savoir, mais ne jamais rien dire. »
Dans un univers industriel largement masculin, cette discrétion devient une force. Lorsqu’un collaborateur la surnomme un jour « la dactylo de Paul Berliet », elle ne répond pas par la polémique. Elle travaille. « Il fallait travailler plus et mieux pour se faire reconnaître », résume-t-elle.
En 1974, elle reprend même ses études au Centre de perfectionnement aux affaires de Lyon, aujourd’hui intégré à emlyon business school. La secrétaire est devenue une véritable collaboratrice.
Lorsque Berliet disparaît progressivement au sein de Renault Véhicules Industriels à la fin des années 1970, Paul Berliet refuse que l’histoire de l’entreprise s’efface avec sa marque. En 1982, il crée la Fondation de l’Automobile Marius Berliet, reconnue d’utilité publique. Son ambition dépasse rapidement le seul nom de Berliet : préserver le patrimoine des véhicules industriels français, leurs archives, leurs techniques et la mémoire de celles et ceux qui les ont conçus.
Monique Chapelle participe à l’aventure de la Fondation Berliet dès l’origine. Elle en est aujourd’hui la vice-présidente.
Il faut alors, presque littéralement, inventer un métier. Avec quelques collaborateurs, elle visite des musées, des centres d’archives et des fondations en France et à l’étranger. Il faut comprendre comment préserver un patrimoine industriel souvent dispersé, parfois menacé de disparition. Commence une véritable chasse aux trésors.
Les véhicules sont retrouvés dans des casses, chez d’anciens concessionnaires ou dans des collections privées. Les archives réapparaissent au hasard d’une succession, d’un grenier vidé ou d’une rencontre dans un salon. Monique Chapelle se souvient notamment d’un visiteur venu à Rétromobile avec douze sacs plastiques remplis de documents couvrant près d’un siècle d’histoire automobile. D’autres familles confient des cartons oubliés, des photographies, des catalogues ou des correspondances qui auraient pu finir à la destruction.
Sa philosophie tient en une phrase :
« Ce qui nous intéresse, ce n’est pas la valeur du document, mais la valeur de l’information. »
Un camion raconte une technique. Une archive raconte pourquoi il a été construit, comment il a été vendu, qui l’a imaginé et dans quel contexte. Pour comprendre une histoire industrielle, les deux sont indissociables.
Au fil des années, la Fondation rassemble plusieurs centaines de véhicules représentant une trentaine de marques françaises, une bibliothèque de plusieurs milliers d’ouvrages, un important fonds photographique et près de 1 800 mètres linéaires d’archives. Ces collections sont aujourd’hui consultées par des historiens, des étudiants, des entreprises et des passionnés.
Mais Monique Chapelle, dans la droite ligne de Paul Berliet, refuse de réduire la Fondation à un musée de « vieux camions ».
Pour elle, le patrimoine n’a de sens que s’il circule et se transmet.
Elle donne de nombreuses conférences sur Paul Berliet, les relations internationales de l’entreprise, l’histoire industrielle ou encore la place des femmes dans l’automobile. Elle est également l’auteure d’un ouvrage consacré à Berliet, récompensé par le Prix d’histoire automobile de l’Association des musées automobiles de France et par le Prix de la Société des historiens de l’automobile.
Pourquoi être restée fidèle à Berliet pendant plus de soixante-dix ans ? La réponse vient sans emphase. L’entreprise lui a fait confiance lorsqu’elle était une jeune débutante. Elle a simplement voulu rendre ce qu’elle avait reçu.
À plus de 90 ans, pourtant, Monique Chapelle ne cultive aucune nostalgie d’une grande entreprise disparue. Ce qui l’intéresse désormais, c’est la manière dont cette histoire peut continuer à vivre. Elle réfléchit aux nouvelles technologies, à la façon dont elles pourraient faciliter le travail des chercheurs, rendre les archives plus accessibles et transmettre cette mémoire aux générations futures.
C’est peut-être là que se trouve le véritable fil rouge de son parcours. Depuis 1955, les outils ont changé, les entreprises ont disparu, les métiers se sont transformés. Pas la curiosité.
Monique Chapelle continue d’apprendre, de comprendre et de transmettre. Chez elle, la mémoire n’est jamais un refuge. C’est un point de départ.
Pour aller plus loin : https://www.fondationberliet.org/la-fondation/historique-berliet-paul-marius-rvi/
Christelle Piton
