- Philippe Villeneuve, l’architecte en chef de la restauration de Notre-Dame, au pied de son escalier en bois à double révolution (© Stéphane Compoint)
Mardi 14 avril, vingt journalistes de l’AJP ont pu faire une visite exclusive des tours de Notre-Dame, guidés par Anne de Laubier, directrice des monuments de l’île de la Cité et l’architecte en chef Philippe Villeneuve qui a dessiné l’escalier à double révolution. Un chef d’œuvre digne de la cathédrale ! Récit d’une ascension aussi sportive qu’éblouissante, par Catherine Lalanne, membre du CA, à l’initiative de cette visite, suivi d’un article de François Collombet sur … une autre Tour.
« Quand j’ai été nommé architecte en chef de Notre-Dame en 2013, je rêvais déjà de modifier le circuit de la visite des tours, d’ôter le filet anti – chute qui défigurait la galerie des chimères ; je souhaitais aussi que le visiteur regarde davantage le monument. Pourquoi monter si haut, au plus près des merveilles de la cathédrale pour leur tourner le dos, se distraire avec la vue du Sacré Cœur ou de la tour Eiffel, au lieu d’admirer des parties de l’édifice inaccessibles à l’œil, depuis le parvis ? » s’indigne Philippe Villeneuve.
Le maître d’œuvre m’a donné rendez-vous dans son bureau spartiate, installé sur la base vie du chantier, dans un Algeco au chevet de la cathédrale, pour me montrer les dessins des tours et de l’escalier monumental qu’il a conçu. La validation de son projet d’escalier à double révolution nationaux fait partie des grands moments de bonheur du chantier de restauration que Philippe Villeneuve a piloté.
Quand il se retourne en arrière, l’architecte en chef se remémore aussi la joie d’avoir vu le nouveau coq posé au sommet de la flèche le 13 décembre 2023, un coq dessiné par lui en forme de flamme, en écho à son prédécesseur endommagé par l’incendie. Il se souvient aussi de l’immense contentement éprouvé lors de la fin du démontage de l’échafaudage calciné en novembre 2020 – 40 000 pièces d’un poids de 200 tonnes – ; démontage qui ouvrait pour lui et son équipe la possibilité de réparer le monument blessé.
Restaurer Notre-Dame, enfin !
Ces instants d’émotion intenses restent gravés dans son cœur. Un cœur malmené par ce chantier pharaonique auquel l’artiste a dédié sa vie et sa santé durant cinq années, luttant chaque jour contre deux ennemis : le temps, imparti par le président de la République pour rendre l’édifice au monde et la lourdeur du fonctionnement, inhérente à une telle entreprise. « J’avais une vision globale des étapes de la restauration en tête. J’anticipais sans cesse les travaux à venir ; je savais qu’il fallait superposer les tâches les unes sur les autres pour tenir les délais ; ma logique était difficile à suivre, je peux l’entendre, mais ce décalage permanent m’a usé ».
Ce sentiment d’être entravé dans ses élans par les autorisations administratives nécessaires, par le principe de précaution contre le plomb, l’épisode de la pandémie… l’architecte aussi talentueux qu’impétueux l’a ressenti tout au long du chantier. Ainsi, en 2019, lorsqu’il projette de poser un immense « parapluie » pour recouvrir, le grand trou de la croisée du transept et mettre l’édifice et les œuvres d’art au sec, les ingénieurs le préviennent que le vent sera trop fort pour le sécuriser.
Mais Philippe Villeneuve rebondit en proposant un système de tente amovible sur rails qui viendrait de chaque côté et se fermerait au centre du trou. Sauf que le chœur n’est pas exactement dans l’axe de la nef ! Finalement, après bien des discussions, il obtiendra enfin qu’un parapluie soit posé et roule uniquement du côté nef. Seule Notre-Dame sait combien l’éternel impatient aura rongé son frein alors qu’il souhaitait œuvrer sans relâche pour elle, ne pas perdre un instant pour sauver la cathédrale.
La « Dame de sa vie »
Car le monument l’attire depuis l’enfance. « Enfant mon grand-père m’a offert des livres d’art d’églises et de cathédrales : je sentais confusément que je voulais devenir architecte. Ma grand-mère m’a fait écouter des enregistrements du grand organiste qu’était Pierre Cochereau. J’ai été tellement sidéré, envouté, qu’à sept ans, j’ai convaincu mes parents de m’emmener assister à une messe dans la cathédrale pour l’entendre jouer. » A 16 ans, en 1979, il visite une exposition au Grand Palais, consacrée à Viollet-le-Duc. « J’ai découvert que les monuments historiques, une fois bâtis, avaient encore besoin des architectes pour s’occuper d’eux ; j’ai compris que c’était le métier que je voulais faire ».
Alors quand la « Dame de sa vie » a brûlé, pas question pour lui de se dérober. Comme si tout ce que qu’il avait réalisé auparavant l’avait mené vers ce devoir à accomplir, comme s’il était écrit qu’il était né pour restaurer la cathédrale. « Je crois au destin. Depuis le soir du 15 avril 2019, une sorte de double de moi-même, obstiné et efficace, s’est mis en marche, une voix intérieure m’a dit : « Fonce, tu n’as pas le choix. Ce dédoublement fut sans doute une question de survie pour l’autre moi, émotionnel, qui souffrait dans chaque lieu meurtri de la cathédrale. En tout cas, il m’a permis de tenir debout jusqu’à la réouverture ». Durant le chantier, l’architecte a perdu son père et sa mère auxquels il était très attaché. Il a dû repousser sa peine à plus tard, quand la tâche accomplie l’autoriserait à les pleurer.
« Une expérience sportive autant qu’immersive »
Une sonnerie de cloches résonne sur le téléphone portable du disciple de la cathédrale, interrompant le flot de ses souvenirs et nous rappelle qu’il est temps de rejoindre notre groupe des journalistes du patrimoine pour débuter la visite des tours. Nous avons de la chance ; la lumière de cette fin d’après-midi printanière enveloppe Notre-Dame d’un voile doré et la rend plus belle encore. Anne de Laubier, directrice des monuments de l’île de la Cité, nous attend au pied de la Tour Sud à dix-sept heures précises.
Les visites se succèdent à un rythme régulier tous les quarts d’heure, la jauge des salles intermédiaires ne pouvant dépasser vingt personnes ni les visiteurs se croiser dans l’escalier pour des raisons de sécurité. « L’ascension au sommet de la tour Sud est une expérience sportive autant qu’immersive » nous prévient-elle. Le circuit comporte quatre cent vingt- quatre marches pour une montée de soixante-neuf mètres, même si des paliers réguliers facilitent la déambulation. Certains passages sont étroits (45 cm) et bas de hauteur, il sera nécessaire de se baisser ». Pas d’ascenseur, de point d’eau, ni même de sanitaire alors que l’architecte en chef avait en fait installer un, dès son arrivée sur le site, en 2013 : « Quand on veut monter au pinacle, mieux vaut d’abord prendre soin de la condition humaine ! », plaisante le maître d’œuvre avec l’humour irrévérencieux qui le caractérise.
L’escalier en bois, un chef-d’œuvre !
Qu’importe le confort, il faut mériter Notre-Dame et nous sommes prêts ! Après avoir gravi une cinquantaine de marches, nous voici dans la salle basse médiévale. « Dans cette première halte d’introduction à la visite, nous partageons avec le visiteur les grands moments de la construction de Notre-Dame et le mettons face à face avec deux chimères originales rescapées de l’incendie : la Femme à tête de chien et la Créature montrant ses crocs ; une façon de le plonger dans l’imaginaire médiéval des tours et de l’initier au geste architectural de Viollet-le-Duc. Des maquettes rappellent l’histoire du monument de la pose de la première pierre, en 1163, à sa réouverture, le 8 décembre 2024, après l’incendie de 2019 » explique Anne de Laubier. L’architecte en chef attire notre attention sur un petit escalier de pierre encagé du 13ème siècle, au fond de la salle. Il permettait aux fidèles de monter sans tomber dans la nef qui n’était pas murée. « Je me suis inspiré de cet escalier pour réaliser le noyau du grand escalier à double révolution que vous allez emprunter, sauf que j’ai posé les marches à l’extérieur. »
- Anne de Laubier, directrice des monuments de l’île de la Cité, devant la maquette de Notre-Dame (© Stéphane Compoint)
A l’écouter, le montage semble simple, mais l’ouvrage d’art en chêne massif que nous découvrons nous saisit ; c’est un chef d’œuvre tant par sa structure que ses dimensions ! Empruntant religieusement ses cent soixante-dix-huit marches, nous sommes, conscients de vivre une montée inédite au cœur de la charpente. « L’escalier a été créé pour toute la hauteur du beffroi restauré, certains passages sont si étroits que nous avons dû l’adapter aux formes spécifiques de la charpente et au bâti de pierre. Tout le savoir-faire de l’entreprise de charpente normande Métiers du Bois, spécialiste des chantiers patrimoniaux, a été requis pour y parvenir ».
Vue sur la Forêt
Au-delà de sa technicité et de sa beauté, l’escalier améliore l’accès à la Galerie des chimères tout en permettant aux visiteurs montants et descendants – qui n’emprunteront pas la même révolution – de ne pas se croiser. « Certains me disent qu’il ressemble à celui du château de Chambord dont j’ai été l’architecte en chef en 2011. C’est indéniable mais je maintiens que c’est le petit escalier du 13ème siècle de Notre-Dame qui m’a inspiré ! », conclut l’architecte.
En haut des marches, les mollets durcis par la montée, la récompense ne se fait pas attendre : depuis la coursive au sommet de la tour Sud, une vue splendide sur la flèche et sur Paris nous attend. Puis c’est la redescente jusqu’aux deux grands bourdons, Marie (6 tonnes) et le célèbre Emmanuel (13,3 tonnes) datant du XVIIème siècle, avant d’atteindre la cour des citernes, qui offre l’opportunité d’apercevoir la charpente médiévale restituée en 2024. Tant de talents réunis, de gestes précis, d’excellence collective pour redonner vie à la célèbre Forêt ! Voir de si près ces bois travaillés inégalement à la hache, équarris à la main, selon les techniques médiévales, inspire admiration et gratitude.
Une création sonore pour la redescente
Ce n’est un secret pour personne : la cathédrale a incité tous les acteurs de son sauvetage à se dépasser. Ayant eu le rare privilège, avec le photographe Stéphane Compoint et la journaliste Sophie Laurant, de documenter, pour l’hebdomadaire Le Pèlerin, l’intégralité du chantier de restauration, j’ai pu mesurer personnellement la mobilisation exceptionnelle du trio d’architectes formé avec Rémi Fromont et Pascal Prunet, celle des compagnons, artisans, restaurateurs, scientifiques, ouvriers, et de tous les collaborateurs de l’Etablissement public, pour rendre l’édifice à ceux qui l’aimaient.
Rappelés à la réalité par les guides qui contrôlent le temps des visites pour assurer la fluidité du circuit, nous redescendons dans le monde terrestre par la tour Nord, enveloppés dans une ambiance sonore évoquant successivement des sons des cloches, des voix inspirées des chants sacrés des premiers siècles et le bruit des gestes des artisans. Une création électroacoustique réalisée en partenariat avec l’abbaye de Moissac qui accompagne et prolonge l’émotion. Avant de retrouver le contact avec le bitume, la foule des touristes toujours aussi compacte, les embouteillages, les klaxons, l’agitation… Paris !
La gorge nouée, à la réouverture
Heureusement une troisième tour, d’argent et non de pierre, nous attend de l’autre côté de la Seine. Nous y prolongeons la magie de cette visite aux côtés de l’architecte en chef, dans une atmosphère hors du temps. Quai de la Tournelle, la Tour d’Argent, quatre fois centenaire, offre une vue d’exception sur la flèche et ses majestueux arcs- boutants.
L’institution parisienne nous permet d’atterrir en douceur, en gardant Notre-Dame en ligne de mire. Un peu orphelins d’elle, comme l’a été l’architecte en chef, le soir de la messe de réouverture, le 8 décembre 2024. Alors que l’allégresse des Parisiens était palpable, Philippe Villeneuve avait la gorge nouée. Tout cette énergie qui l’avait tenu debout, vaillant, aux côtés des compagnons, toute cette énergie s’était évaporée. Heureusement pour lui et pour nous, l’ouvrage accompli perdure. Merci à lui et à tous ceux qui ont œuvré sur le chantier de nous avoir restitué ce trésor. Un trésor qu’il nous faut, à notre tour, chérir et préserver.
Catherine Lalanne
« Les chiffres records de l’escalier à double révolution »
- Vue plongeante sur l’escalier, vertigineux (© Stéphane Compoint)
Les travaux ont été confiés par l’établissement public Rebâtir Notre-Dame de Paris, maître d’ouvrage de la restauration de la cathédrale, à l’issue d’un appel d’offres, à Métiers du bois (Calvados), PME spécialisée dans l’entretien du patrimoine architectural.
Des deux tours de Notre-Dame à la Tour d’Argent
- Dans le Salon Frédéric de la Tour d’Argent. De g. à dte : le photographe Stéphane Compoint, Catherine Lalanne et Philippe Villeneuve ( © DR)
Un grand merci à
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Marie Roy, cheffe du pôle presse et des partenariats média et à Marc Perrot directeur administratif de l’équipe de Philippe Villeneuve d’avoir rendu possible cette visite.
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Stéphane Compoint d’avoir repris son appareil photo pour réaliser ce reportage pour l’Association des journalistes du patrimoine.
- La Tour d’Argent d’avoir reçu les membres de notre association après la visite.



