Rencontre avec Marie Lavandier, présidente du Cmn

 

Début février, Marie Lavandier, Présidente du Cmn, a reçu une dizaine de journalistes de l’AJP pour un échange long et nourri sur le fonctionnement du Centre et sur ses développements et projets.

À l’Hôtel de Sully, la présidente du Centre des monuments nationaux a exposé sa feuille de route.

« Faire des monuments nationaux des lieux vivants, ancrés dans les territoires et tournés vers l’avenir. »

C’est à l’Hôtel de Sully, siège parisien du Centre des monuments nationaux, que Marie Lavandier, présidente de l’établissement depuis mai 2023, a reçu, le 5 février, une dizaine de journalistes de l’Association des Journalistes du Patrimoine. Une rencontre riche, au cours de laquelle elle a détaillé les fondements de sa politique, chiffres et exemples précis à l’appui, tout en assumant les tensions structurelles auxquelles se heurte aujourd’hui la gestion du patrimoine national.

Un établissement en réseau, héritier d’une longue histoire

Marie Lavandier a d’abord tenu à rappeler l’identité même du Cmn. Héritier de l’ancienne Caisse nationale des monuments historiques, rebaptisée il y a vingt-cinq ans afin d’éviter toute confusion avec une simple fonction financière, l’établissement est aujourd’hui un opérateur patrimonial en réseau, administrant 110 monuments sur l’ensemble du territoire : châteaux, abbayes, sites archéologiques, architectures domaniales, mais aussi parties non cultuelles de cathédrales.

À ce paysage bien connu du public s’ajoutent deux « continents cachés ». Le premier est celui du patrimoine vert : près de 3 500 hectares de parcs et jardins, entretenus par le Cmn, dont 83 jardiniers d’art. Un patrimoine particulièrement fragilisé par le changement climatique, notamment en matière de ressources hydrauliques.
La présidente insiste sur la complexité des arbitrages quotidiens : préserver la véracité historique tout en adaptant les sites aux nouvelles contraintes environnementales. « Le dessin compte parfois plus que les espèces », résume-t-elle, évoquant une réflexion collective en cours sur l’évolution des jardins historiques.

Second continent méconnu : le mobilier, avec plus de 150 000 œuvres et objets en cours d’inventaire, qui témoignent de la richesse matérielle des monuments au-delà de leur architecture.

Penser le patrimoine au-delà de Paris

D’emblée, Marie Lavandier a tenu à déconstruire une vision trop centralisée de la politique patrimoniale. « Le patrimoine national ne peut être pensé uniquement depuis Paris », affirme-t-elle, rappelant que près de la moitié des monuments du réseau sont implantés en zone rurale. L’enjeu est clair : faire des monuments des acteurs à part entière de leur territoire, en dialogue étroit avec les collectivités, les habitants et les réseaux culturels locaux.

Les monuments, insiste-t-elle, ne sont pas des lieux figés. « Faire des monuments nationaux des lieux vivants, ancrés dans les territoires et tournés vers l’avenir », résume-t-elle, posant les bases d’une politique fondée sur l’usage, l’ouverture et la transmission.

Mutualisation et péréquation, piliers du modèle Cmn

Le fonctionnement du Cmn repose sur un principe assumé de mutualisation.
Fonctions juridiques, ingénierie culturelle, expertise technique ou communication sont organisées à l’échelle nationale afin de soutenir l’ensemble du réseau. « Il n’y a pas d’opposition entre les grands monuments et les petits », insiste t-elle.

Les grandes « locomotives » ( Arc de triomphe, Mont-Saint-Michel, Sainte-Chapelle, Panthéon ) assurent, par un système de péréquation, le financement de sites moins fréquentés, souvent situés en milieu rural.

Un équilibre d’autant plus précieux que le Cmn a été marqué, au début des années 2000, par le départ de monuments majeurs devenus autonomes, comme Chambord ou le Haut Kœnigsbourg, dans le cadre de la décentralisation.

Autre spécificité revendiquée : la maîtrise d’ouvrage exercée par le Cmn sur ses monuments. « La vie d’un monument est pensée globalement : entretien, restaurations, usages », souligne Marie Lavandier, convaincue que cette approche intégrée est l’une des forces majeures de l’établissement.

Un modèle économique performant, mais sous tension

Avec un budget annuel d’environ 229 millions d’euros, dont 76 % de ressources propres, le CMN affiche une autonomie financière rare dans le paysage culturel public. Billetterie, locations d’espaces, activités commerciales, mécénat et partenariats constituent désormais des piliers structurels.

En 2025, le réseau a accueilli plus de 12 millions de visiteurs, un record historique qui témoigne de l’attachement des Français à leur patrimoine. Une fréquentation très majoritairement nationale, à l’exception notable de la Sainte-Chapelle, où le public français est minoritaire. Pour mieux la faire connaître, Marie Lavandier évoque la nécessité de penser l’Île de la Cité comme un ensemble cohérent, en lien avec la Conciergerie, Notre-Dame et l’Hôtel-Dieu, dans la lignée des réflexions portées par Philippe Bélaval, son prédécesseur.

« Les recettes propres ne sont pas une fin en soi », rappelle toutefois Marie Lavandier, « mais un moyen de garantir l’entretien et la transmission du patrimoine ». Une équation fragile, alors que les coûts de restauration ne cessent d’augmenter.

« CMN 2030 », une stratégie de long terme

Priorité absolue de la présidente, CMN 2030 vise à sortir d’une gestion au coup par coup. « Il s’agit d’inscrire nos décisions dans la durée », explique-t-elle.

La feuille de route repose sur quelques piliers essentiels : une programmation pluriannuelle des travaux fondée sur des diagnostics patrimoniaux précis ; un entretien régulier pour éviter les grosses restaurations ; l’harmonisation de la qualité d’accueil et des parcours de visite ; et l’intégration systématique des enjeux environnementaux, de la sobriété énergétique à la gestion de l’eau et à la biodiversité.

Marie Lavandier rappelle aussi que le réseau des monuments s’est construit de manière disparate, sans stratégie, au fur et à mesure des propositions et opportunités. Il y a de grands blancs. Le Cmn n’a pas de sites dans l’Est par exemple. Certes il est difficile d’accueillir de nouveaux monuments dont les économies sont déséquilibrés, mais une réflexion est en cours pour étoffer le réseau, signaler à l’État des sites qu’il serait légitime d’acquérir, proposer le savoir-faire du Cmn, et créer à terme une grande marque touristique sur le modèle du National Trust britannique.

Des monuments vivants, ouverts à la création

Marie Lavandier défend une programmation culturelle ambitieuse, conçue comme un dialogue entre patrimoine et création contemporaine. Concerts, résidences d’artistes, écrivains, philosophes, botanistes ou historiens : les monuments deviennent des lieux de recherche, de réflexion et d’expérimentation.

Cette dynamique vise à renouveler les publics, notamment les plus jeunes, et à faire des monuments des espaces d’expérience autant que de transmission. « Un monument vivant est un monument qui donne envie de revenir », résume-t-elle.

2026, une année riche en événements

Parmi les temps forts annoncés : la panthéonisation de Marc Bloch, accompagnée d’une exposition et d’actions de médiation nationales ; l’ouverture au public de l’appartement présidentiel du château de Rambouillet, avec un nouveau parcours consacré à la diplomatie ; la réouverture du palais du Tau à Reims à l’hiver 2026-2027 ; et, à Oiron, la poursuite du dialogue entre patrimoine et création contemporaine autour de la donation Antoine de Galbert.

Au total, le Cmn proposera près de 450 manifestations culturelles par an, confirmant sa volonté de faire des monuments des lieux d’expérience et de création.

Entre fierté des équipes et urgence patrimoniale

Au fil de cette rencontre nourrie et chaleureuse, Marie Lavandier a livré un constat lucide.
Sa plus grande satisfaction : l’engagement des 1 500 agents du CMN et la vitalité d’un réseau capable de conjuguer exigence patrimoniale et ouverture au public.
Sa frustration demeure l’ampleur des besoins en entretien et en réparation. « L’entretien quotidien reste une obsession », confie-t-elle.

Entre ambition stratégique et contraintes structurelles, Marie Lavandier avance sur une ligne de crête. CMN 2030 dessine un cap clair ; reste à savoir si, face à l’accumulation des urgences patrimoniales, le temps long pourra réellement s’imposer comme norme de gestion.

Rédigé par Christelle Piton avec la participation de Philippe Royer

 

 

 

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