Les cloisons des loges de l’Opéra garnier enlevées : une hérésie et Garnier trahi

La décision a été prise : les loges du Palais Garnier pourront être privées de leurs parois lors de certains spectacles. Une hérésie pour le chroniqueur du Figaro, Adrien Goetz

 » Pétition signée par plus de 30.000 personnes en une semaine, lettres d’abonnés, coup de colère du magazine Connaissance des arts, tribune signée d’Hugues Gall, ancien directeur de l’Opéra, qui s’était toujours interdit de commenter les actions de ses successeurs, mobilisation générale sur ces sites très suivis que sont Forum Opéra et LaTribune de l’art, référé déposé jeudi devant le tribunal administratif par la Société de protection des paysages et de l’esthétique de la France, rien n’y a fait: les cloisons de séparation des loges du Palais Garnier ont été enlevées.

La Direction régionale des affaires culturelles a donné son accord. Les travaux, d’ailleurs, étaient déjà finis. On a créé des places supplémentaires, qu’on a déjà vendues, en jurant que cette modification est réversible, que les cloisons seront rétablies pour les visites touristiques.
Monument historique classé le jour, la salle peut-elle ainsi, le soir, pour des raisons de rentabilité, devenir le fantôme de l’Opéra? Le Palais Garnier, c’est l’intégrité d’un chef-d’œuvre. Charles Garnier aurait songé lui-même à cette modification? C’est faux. Dans son livre, Le Nouvel Opéra de Paris, publié en 1878, le passage où il parle de «cloisons mobiles» concerne les baignoires, en bas, et en aucun cas les loges. Après l’inauguration de 1875, Garnier, qui a eu ses bureaux dans son opéra, l’a vu fonctionner. S’il avait voulu effectuer cette modification de la salle, il aurait eu tout le loisir de le faire. Or il a maintenu ces séparations, pour lesquelles il avait prévu des découpes originales, créant des effets de lumière, des jeux d’ombre, un rythme vertical qui fait de cette salle, où tout a été pensé par lui, un décor de conte, une œuvre d’art dans laquelle le public se montre et se regarde.

«Les places de fond de loge invitent à relire le début du “Côté de Guermantes“où Proust décrit “ces petits salons suspendus”?»

Les places de fond de loge, dans ces salles anciennes, jouent un rôle essentiel dans la magie du lieu, elles font penser à Manet et à Renoir, elles invitent à relire le début du Côté de Guermantes où Proust décrit «ces petits salons suspendus» où apparaissent, pour le spectateur du parterre, les déités inaccessibles qui font plus rêver que le spectacle. C’est pour cette magie que le public est prêt à payer cher une place dans une loge: pour vivre cette émotion, dans un palais des arts conservé intact.

On falsifie Garnier, mais on dupe aussi les spectateurs, qui ne payeront pas longtemps 300 euros pour la contemplation d’une vieille dame édentée.
Qui rêvera devant trois étages de parking tendus de damas rouge? En 1967, Jean Vilar voulait déjà moderniser le Palais Garnier, vieillerie démodée et bourgeoise. On a saccagé sans hésiter le théâtre Sarah-Bernhardt pour faire un Théâtre de la Ville sans âme, on a vandalisé la salle de la Gaîté-Lyrique, le théâtre d’Offenbach.
Le Palais Garnier a été sauvé parce qu’on a construit à temps la Bastille, pour accueillir cette nouvelle aristocratie venue des médias et des cabinets ministériels qui avait besoin d’un lieu de pouvoir où se rencontrer et qui s’est emparé du snobisme lyrique – pour la satisfaction des vrais mélomanes qu’on a fait payer au prix fort. Si on touchait demain aux fauteuils de Carlos Ott, ce serait un tollé, et l’architecte de l’Opéra Bastille porterait plainte. Pourquoi le chef-d’œuvre de Garnier, aussi sacré que le théâtre de Bayreuth, serait-il condamné à devenir un temple modulable, un monument historique travesti tous les soirs en machine à sous? Au Palais Garnier, dans l’inconfort des loges, le jeune homme qui se redresse pour mieux voir, peut rêver que sa voisine, au premier rang, est la princesse de Guermantes, il peut se projeter dans une peinture de Mary Cassatt, il ressent l’émotion de Stendhal qui aimait tant ces salles à l’italienne, où les regards se croisent et s’évitent avant le lever du rideau, et qui sont la promesse de bonheur.

C’est cela que Stéphane Lissner laisse aujourd’hui piétiner: non seulement on trahit Garnier, mais cette féerie du XIXe siècle qui fait de chaque soir à l’Opéra une expérience hors du temps. Un monument historique ne doit pas seulement se visiter, il doit se vivre. On ne vient pas à Garnier comme on irait entendre une énième Butterfly à Bastille, on y vient aussi pour pénétrer dans une œuvre d’art totale, pour partager un fantasme. Mais cela, les architectes des Monuments historiques et les fonctionnaires du ministère de la Culture sont-ils capables de l’entendre?  »

Source : Le Figaro – Adrien GOETZ

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