L’Abbaye d’Aulps (membre de l’AJP) retrouvera t-elle son manuscrit ?

Cet exemplaire enluminé du mythique Commentaire de l’Apocalypse du moine Beatus de Liébana a été écrit en Italie centrale au XIe siècle. Dérobé à l’abbaye d’Aulps en 1793, son parcours rocambolesque s’arrête lors de son dépôt à la bibliothèque universitaire de Genève en 2007. Cette découverte met alors en émoi le monde des spécialistes des Beatus et de la littérature du haut Moyen Âge.

Le « Beatus » de Genève

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Reliure:
La couverture manque. Le dos présente une forme concave très marquée. D’anciens trous de couture visibles sur le dos des cahiers du Commentaire de l’Apocalypse signalent que ce texte avait déjà été relié. Ce volume est donc un manuscrit composite, et nous pouvons envisager deux hypothèses : soit le texte des Institutions grammaticales n’avait pas été relié auparavant et fut d’emblée cousu au Commentaire de l’Apocalypse, lequel fut alors dépourvu de sa première reliure ; soit les deux textes avaient existé auparavant en tant que deux manuscrits distincts.
Les deux textes ont été réunis par trois doubles nerfs. Selon Monsieur Andrea Giovannini (conservateur-restaurateur accrédité auprès de l’Institute of Paper Conservation et de l’Association suisse de conservation et restauration) qui a examiné cette couture, il est peu probable que celle-ci soit postérieure au XVIe siècle

Provenance du manuscrit

Le Commentaire de l’Apocalypse ne contient aucune mention de propriétaire mais le dernier folio des Institutions grammaticales de Priscien garde la trace de deux inscriptions grattées, l’une au recto (dont l’encre a déteint au f 147v), l’autre au verso, qui ont été déchiffrées à la lampe de Wood.
– f 148r : Ex libris Joannis Delerce Maurici / Jean Delerce Mauris de St d’Au / de St Jean d’Aulph
– f 148v : J’ay trouvez ce livre / à l’abay d’Aulph / à l’abay d’Aulph / à l’abay d’Aulph / Jean Delerce Mauris / ce 2 février 1792 / 1792 1793.
Puisque l’examen de la couture actuelle nous informe que les deux parties de ce manuscrit (Institutions grammaticales et Commentaire de l’Apocalypse) ont été réunies avant le XVIIe siècle, ces inscriptions concernaient le manuscrit tel qu’il se présente actuellement (et pas seulement la partie des Institutions grammaticales). Ce manuscrit se trouvait donc à l’abbaye d’Aulps (France, Haute-Savoie) au moment de la Révolution française, où un dénommé Jean Delerce-Mauris se l’est approprié en y inscrivant plusieurs fois son nom (ce nom de famille est encore attesté à Saint-Jean d’Aulps).
Fondée vers 1093 dans le diocèse de Genève, l’abbaye Notre-Dame d’Aulps (Sancta Maria de Alpibus) s’affilia à l’ordre cistercien en 1136. Lors de la Révolution, les troupes françaises envahirent la Savoie en septembre 1792 et l’annexèrent à la France. La sécularisation des biens du Clergé ayant été décidée, un inventaire de l’abbaye fut dressé le 14 novembre 1792. Le commissaire mentionne que la bibliothèque possède « quarante volumes in-folio, trois cents autres volumes presque tous très vieux et mal rangés, de manière que je n’ai pas pu les inventorier en détail » (voir F. Coutin). La date exacte de la fermeture de l’abbaye n’est pas connue (fin 1792 / début 1793) ni la destinée de son mobilier et de ses livres. Les bâtiments furent en grande partie détruits en 1823.

Ce manuscrit, dans son état actuel, était dernièrement conservé dans la bibliothèque de l’Institut Florimont à Genève, une école privée fondée en 1905 par les Missionnaires de saint François de Sales. Un tampon des « Missionnaires de St F[ran]çois de Sales » a été imprimé sur les f 1r et 2r. Cette congrégation, créée en 1838 dans le diocèse d’Annecy, fut chargée d’une mission en Inde et de deux établissements scolaires situés en Haute-Savoie. En 1905, suite aux lois votées en France imposant la fermeture des écoles religieuses, les Pères ont émigré à Genève.

*Note sur BEATUS
Beatus de Liébana († après 798) était prêtre, et peut-être également moine au monastère bénédictin de Saint-Martin dans la vallée de Liébana, située dans les monts Cantabriques (Espagne, province de Santander). Cette région dépendait du royaume des Asturies. Beatus est principalement connu pour son Commentaire de l’Apocalypse de saint Jean rédigé vers 776, et pour sa querelle dans les années 780 avec Elipand, archevêque de Tolède, partisan de l’adoptianisme (conception théologique relative à la nature du Christ, jugée hérétique et combattue par les conciles carolingiens).
Le Commentaire de Beatus connut une grande diffusion et l’appellation Beatus désigne un manuscrit contenant ce texte ; il en existerait actuellement 34 datés du IXe au XVIe siècle, complets ou fragmentaires, dont 26 sont illustrés

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